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Jacques Blociszewski (photo Frédéric Arnaud) a publié de nombreux articles et études, ainsi qu´un ouvrage, sur la télévision,
le football et l´arbitrage. Faisons plus ample connaissance avec ce défenseur (de l'arbitrage) qui sait également attaquer :
Jacques, quel est votre parcours professionnel ?
"Mon parcours professionnel n’a rien à voir avec le football. J’ai fait une maîtrise de droit public à Paris, puis je suis entré à la Sacem (Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique), au siège social. J’y ai fait toute ma carrière, et ai travaillé surtout dans les services de communication, notamment en communication écrite. J’y ai aussi été responsable pendant six années d’une cellule de documentation et de recherche sur les nouvelles technologies. Je suis retraité depuis deux ans et habite maintenant le Nord-Pas de Calais."
Aimez-vous le football ?
"Oui, je l’ai même adoré ! Tout gamin je jouais déjà dans la poussière des parcs parisiens, et bien plus tard j’ai fait partie d’une équipe. Mon frère et moi avions créé un club au Quartier Latin; nous y avons joué bien sûr et nous nous en sommes occupés pendant quatre ans.
Dans les années 60, je rêvais de foot, j’étais fan, et j’avais une boule à l’estomac avant les matches de l’équipe de France ! J’avais des raisons d’être inquiet d’ailleurs, car à l’époque, elle ne gagnait pas grand’ chose… J’ai tout de même des souvenirs très forts dans les stades, de Reims-Austria (au Parc) à France-Brésil 1963 à Colombes (2-3, avec 3 buts de Pelé…), de matches du championnat d’Angleterre (quelle ambiance !), et le plus beau de tous : la grande équipe du Borussia Mönchengladbach des années 70, que j’ai vue chez elle. Sensationnelle !

Avant de faire du foot en club, j’ai aussi longtemps joué au basket. J’ai été un bon joueur en universitaire.
Le football actuel me désespère par bien des aspects. Je n’ai plus la même passion, et l’âge « aidant », on se calme…
Je supporte très mal la façon dont la télé montre le foot, qu’elle dénature. En revanche j’ai fait de cela un objet d’étude, j’ai voulu comprendre pourquoi et comment (la télé nous éloigne du jeu).
Je suis plus heureux dans un petit stade, pour un match de CFA 2, que devant ma télé ! Au moins j’y regarde ce que je veux, comme je veux… "
Pourquoi en être arrivé à parler d'arbitrage et surtout du rapport de l'image avec l'arbitrage ?
"Je me suis toujours intéressé à l’image, à la télévision, au cinéma ; je suis très « visuel ». Et le lien s’est fait avec le foot. Parallèlement à la Sacem (et sans aucun rapport), j’ai commencé à publier dans les journaux en 1993, avec une critique de la publicité dans Le Monde diplomatique. Puis, dans le même journal, j’ai écrit « Le football face au vidéo-arbitrage », où je disais déjà l’essentiel de ce que je dis encore aujourd’hui. C’était en 1996. Sur ce sujet, je n’étais pas en retard !
J’étais très choqué par ce que je voyais la télévision faire au football, par les critiques contre les arbitres, et je sentais qu’il se passait des choses importantes et peut-être graves pour l’arbitrage avec cette histoire de vidéo. Je n’ai jamais été arbitre mais j’ai pu voir avec notre club, à Paris, combien c’était dur d’être un responsable dans le sport. Je me suis très vite senti concerné par l’arbitrage et proche des arbitres.
Depuis 1996, j’ai publié tous les ans autour de foot, télé et arbitrage (dans des journaux et des revues spécialisées), et en 2007 j’ai sorti mon livre « Le match de football télévisé » (Ed. Apogée), où je parle beaucoup d’arbitrage et de vidéo."
Pourquoi en est-on arrivé à ce stade ?
"Les énormes difficultés que rencontrent les arbitres sont à mon avis dues à trois causes :
- La crise de la notion de règle, d’autorité et aussi de la médiation dans la société globale (ou : le terrain de foot comme reflet de la société…)
L’autorité et la médiation - pourtant si précieuses - que représente l’arbitre ne sont plus acceptées. On s’imagine qu’on peut tout faire et voir directement, notamment avec la technologie, sans passer par un médiateur. C’est évidemment absurde.
- Le manque de sens de la responsabilité chez beaucoup de médias vis-à-vis du football.
Ils font des arbitres des boucs émissaires bien commodes et les critiquent sans arrêt. A court terme, cela leur apporte de l’audience et fait vendre du papier, mais la démagogie règne un peu partout. En radio et télé, la multiplication des talk-shows hostiles aux arbitres, les pseudo-polémiques incessantes ainsi que la réalisation télévisuelle des matches placent les arbitres et arbitres-assistants dans une position intenable. Le « révélateur de hors-jeu », par exemple, est une honte. Il n’est pas fiable, et de plus il est contraire tant à la lettre qu’à l’esprit du foot ! Sur ces graves défauts, lire : " Le révélateur au placard" et mon livre "Le match de football télévisé", p.190.

Une certaine presse sportive fait beaucoup de tort aux arbitres. On est en droit d’en attendre davantage d’analyses sérieuses et de pédagogie. Or on n’y est pas du tout…
Pour les médias, tirer sur les arbitres c’est une solution de facilité. Le public aime bien quand « ça saigne », c’est comme ça, et le phénomène du bouc-émissaire remonte à la nuit des temps. Les médias vont donc dans le sens du poil, ils en rajoutent même. Ceci les dispense à bon compte d’un travail plus exigeant. Mais cette politique a ses limites et ses risques.
- Troisième cause : L’absence de réel soutien aux arbitres de la part des instances dirigeantes du football, tant nationales qu’internationales.
Les arbitres sont trop souvent instrumentalisés par elles, et trop peu (ou pas du tout) soutenus. Le discours de la plupart de ces instances est dans le meilleur des cas ambigu, et parfois remarquablement hypocrite...
Devant ces trois types d’obstacles, donc, les arbitres se retrouvent très isolés, et sans véritable pouvoir."
Pourquoi la vidéo est-elle devenue un "marronnier" ?
"Cela découle des trois points que je viens d’évoquer. A partir du moment où on refuse de reconnaître la valeur du travail des arbitres et son caractère concret, on se déconnecte du réel et on construit une sorte de mythe répétitif. Celui-ci est alors mis au service d’intérêts qui n’ont rien à voir avec ceux de l’arbitrage. C’est le cas du soi-disant « arbitrage » vidéo. Il est en effet devenu un marronnier, un thème qui revient régulièrement et inlassablement dans les médias, de façon quasi saisonnière, voire bien plus souvent.
Il donne en outre une illusion de modernité et est donc exploité par ceux qui croient pouvoir en tirer avantage, en particulier pour leur communication. Au-delà des hommes, il sert un certain mode de fonctionnement des médias et des stratégies politiques. Pour ma part, je parlerais plutôt d’ « assistance technologique ». L’arbitrage, c’est le domaine de l’arbitre, pas celui de la machine, qui en est bien incapable. Elle est d’ailleurs, globalement, largement inférieure à l’homme, il n’est pas mauvais de le rappeler !"
Donc, quand je parle d’ « arbitrage vidéo » c’est pour désigner ce mythe qui s’est construit autour de l’image et de la télévision. Sans la télé, l’arbitrage vidéo n’existe pas, et les « providéo » ne s’en rendent même pas compte, ou font semblant de ne pas le voir. Or les effets de la télévision ne sont pas neutres...
Ce marronnier masque les vrais enjeux, reflète la soumission de nombreux médias et des dirigeants du foot à l’idéologie de la technique, au pouvoir de l’image et de la télévision, qui sont de nos jours des facteurs déterminants. C’est un sujet très pratique car il est lié à la fois à l’arbitrage (polémiques, accusations faciles) et à l’interprétation des images dans tous les sens (discussions littéralement à perte de vue). Le mélange est idéal pour alimenter des médias sans que ceux-ci se fatiguent, et souvent bon marché ! Les providéo évitent soigneusement de se documenter et de travailler sur l’application concrète des images pendant le match et leurs effets sur le jeu ; cela permet à beaucoup d’entre eux de pouvoir continuer à dire n’importe quoi. Par exemple : « la vidéo, ça prend trois secondes », ce qui est ridicule.
Si on étudie sérieusement ce dossier, on se rend très vite compte qu’au football, la vidéo pendant le match, ça ne tient pas du tout la route. C’est inapplicable, sauf peut-être - et encore - pour le franchissement de la ligne de but. J’explique à nouveau les raisons de cette impossibilité dans un récent texte : « La triste rengaine de l’arbitrage vidéo ».
Après le match, en revanche, c’est une autre affaire. Là, on devrait pouvoir utiliser les images afin de sanctionner notamment la simulation, ce cancer du jeu. Pour cela, la vidéo serait utile, mais comme par hasard, les instances ne s’en servent pas, ou très peu… Le foot marche vraiment sur la tête !"

Quels sont les points faibles de l'arbitrage, de l'arbitre ?
"L’environnement des arbitres et de l’arbitrage est devenu tellement dégradé qu’il est presque impossible de distinguer leurs véritables points faibles de ce qui relève de la pression ambiante.
Quoi que fassent les arbitres, ils ont tort ! Beaucoup de médias et d’acteurs du foot disent ainsi tout et son contraire. Les arbitres appliquent les règles à la lettre, n’hésitent pas à sanctionner ? Alors ils sont psychorigides, cassent le match et ne comprennent rien au foot ! Ils laissent au contraire le jeu vivre, et répugnent à expulser un joueur à la première occasion ? Alors ils sont faibles et laxistes ! Pour les arbitres, actuellement, c’est injouable. Je me demande comment ils font pour continuer à arbitrer… C’est quasiment mission impossible. Donc, tout d’abord, je veux dire aux arbitres et arbitres-assistants : Chapeau !
Cela étant, oui, je vois deux points faibles :
D’abord l’incapacité du monde de l’arbitrage à utiliser des ressources existantes et à collaborer avec les rares alliés des arbitres. Vous avez déjà énormément à faire avec vos ennemis, si en plus vous refusez l’aide disponible, il n’y a pas d’espoir. Les dirigeants de l’arbitrage sont visiblement englués dans les enjeux de pouvoir, et très dépendants des autorités du foot. A l’image de la plupart des hauts responsables de ce sport, ils n’ont pas la culture du dialogue et de la recherche.
En 1999, j’ai été convié par Michel Vautrot à intervenir à Clairefontaine devant les meilleurs arbitres français, et naïvement j’ai cru qu’on n’allait pas cesser ensuite de travailler ensemble. Mais non. Après, ce fut le grand silence, et pourtant ce n’est pas faute de m’être manifesté ! J’ai été invité une seule fois comme intervenant aux Journées de l’Arbitrage, j’ai rencontré une fois Marc Batta (un entretien intéressant, d’ailleurs) et j’ai co-signé avec Tony Chapron une tribune dans Libération en 2009 : un très bon souvenir. Mais en onze ans, c’est beaucoup trop peu ! On aurait pu construire tellement de choses… Si on veut réellement sauver l’arbitrage, il ne faut pas rester entre soi, mais ouvrir grand le débat, y compris - surtout ? - avec des chercheurs qui dérangent et ne s’alignent pas sur les lieux communs de l’époque : exemple, la vidéo… Le foot est un monde incroyablement fermé, ce qui lui nuit terriblement.
Actuellement une parole sur l’arbitrage indépendante, libre, ne peut guère y circuler, et la réflexion n’avance pas. Cela va peut-être commencer à changer doucement - la preuve, cette interview - mais que de temps perdu !
Deuxième point faible : je pense que certaines évolutions sont freinées par l’ego des arbitres et le « pouvoir » qui est le leur : un pouvoir à la fois très grand sur le terrain et minuscule du point de vue institutionnel, d’ailleurs. L’arbitre est considéré comme la dernière roue du carrosse du foot, et c’est absurde, car c’en est un acteur essentiel, indispensable. Sans lui, pas de matches !
Il faut être un peu maso pour arbitrer de nos jours, mais aussi être courageux, avoir du sang-froid, le goût du défi, le sens du devoir (servir). De plus, arbitrer au plus haut niveau procure sûrement des sensations extraordinaires. Une fois qu’on a goûté à ça, ce doit être dur d’y renoncer ! Et puis, du point de vue de la rémunération, arbitrer chez les pros devient (très légitimement) assez intéressant.
Il y a donc de solides enjeux, de toutes sortes. Arbitrer, c’est être au centre, visible, exposé, et les décisions arbitrales ne laissent personne indifférent. La haine est pénible à supporter, mais c’est aussi un puissant signe d’intérêt. Etre arbitre me paraît être à la fois terrible et très valorisant. Aujourd’hui, cependant, on a dépassé le seuil du tolérable et les risques sont devenus trop grands.
Il faut par conséquent un ego très fort pour arbitrer, mais cela peut aussi être un piège, et voilà le deuxième « point faible » : je ne sais pas exactement ce qui a fait qu’on a écarté l’idée du double arbitrage, avec deux arbitres « centraux », mais je subodore que certains arbitres n’avaient aucune envie de partager le pouvoir et la renommée, même relatifs, qui sont les leurs. Sans doute les arbitres doivent-ils apprendre à penser plus « collectif » et, pour préserver l’arbitrage, envisager de renoncer à être autant en vue que maintenant.
Je sais que c’est très acrobatique psychologiquement comme exercice, surtout dans le désastreux contexte actuel, mais il me semble qu’il y a là quelque chose à étudier. Au demeurant, l’arrivée de l’arbitrage à cinq peut changer la donne, de ce point de vue, avec deux arbitres supplémentaires, une répartition des tâches différente, une hiérarchie entre arbitres qui va évoluer."

L'arbitrage à 5 peut-il sauver l'arbitrage ?
"Je ne poserais pas la question comme cela. L’avenir de l’arbitrage passe par tellement d’autres choses ! L’arbitrage à 5 ne sauvera pas l’arbitrage à lui tout seul, mais c’est une assez bonne solution. Elle est bien meilleure en tout cas que la vidéo, qui est si lente, lourde et dangereuse pour le foot. Davantage d’yeux et d’angles de vue pour mieux voir, c’est un « plus » évident. Il reste la question de la coordination avec l’arbitre central. Ce n’est pas simple, mais ça viendra.
Par contre, j’ai une inquiétude depuis le début (et deux anciens arbitres l’ont écrit aussi) : arbitrer en tournant le dos à un Kop déchaîné, c’est forcément être très vulnérable à des jets d’objets en tous genres. Le jour où un cinquième arbitre sera gravement blessé, que fera-t-on ? Ne remettra-t-on pas immédiatement le système en cause ? Personnellement, j’aurais préféré le double arbitrage."
Faut-il changer le système de l'arbitrage ou conserver l'arbitrage à 3 arbitres ?
"Oui il faut faire évoluer l’arbitrage, bien sûr. Mais si on n’agit pas en même temps sur son environnement, ça ne servira à rien. Si les médias et les présidents de clubs continuent de matraquer que les arbitres sont nuls, même une amélioration sensible de la qualité de l’arbitrage risquera de passer inaperçue ! L’intox est si profonde et les jugements si pervertis qu’il faut absolument agir contre cela.
Dans les stades, il faut impérativement arrêter de montrer des ralentis sur les écrans géants. On en voit encore quelques-uns, malgré le filtrage, et chaque fois on risque le drame ou « au mieux » une situation impossible pour les arbitres (cf. Argentine-Mexique lors du dernier Mondial). Il faut aussi que les télévisions cessent de traquer les moindres approximations dans les décisions arbitrales, à coups de ralentis de fautes et de soi-disant « révélateurs ». La télé est au cœur des problèmes. Elle a une lourde responsabilité dans la crise de l’arbitrage.
Il faut quand même mettre en place des réformes... L’arbitrage à 5, donc (ou le double arbitrage), pour mieux couvrir le terrain. Mais il y a aussi d’autres pistes très intéressantes, dont je m’étonne qu’on parle si peu : c’est souvent trop lourd pour un arbitre d’expulser un joueur ou de siffler penalty, surtout avec les simulateurs ! Certaines situations deviennent inarbitrables et les conséquences sur les matches trop importantes. Il faudrait créer des mesures supplémentaires, moins radicales (un « penalty » à 16m50 ?), instaurer l’exclusion temporaire et aussi, pourquoi pas, un « tout le monde à quinze mètres !» en cas de contestations, inspiré du rugby. Là, on aiderait vraiment les arbitres, pas comme avec ce miroir aux alouettes de la vidéo…
Et puis il faut sanctionner les simulations, les tacles dangereux, les déclarations violentes contre les arbitres, tout ce qui menace le jeu et ce qui reste de son esprit… Mais ici la parole est aussi aux commissions de discipline et d’éthique, et on est loin du compte. Ainsi, il n’y a pas de volonté politique de sanctionner la triche, dont la simulation est une des expressions les plus destructrices. Tant que de nombreux acteurs du football (et non des moindres) diront que la triche fait partie du jeu, le foot continuera d’aller dans le mur. Il ne s’agit pas de faire de l’angélisme, et il y a bien sûr une part de ruse dans ce sport, mais dans le contexte actuel, c’est trop grave de conserver une « philosophie » (?) pareille. Au-delà d’un certain niveau de triche toléré, l’arbitre ne peut plus décider normalement. En fait, on a l’impression que ça arrange beaucoup de monde que les arbitres soient en difficulté… Aujourd’hui, qui veut réellement les aider ?"
Comment sortir de l’impasse actuelle ?
"En élevant le débat et en associant étroitement le combat pour l’arbitrage à celui, plus général, pour la survie du football.
Ce dernier a besoin d’un minimum de beauté et d’éthique, quoi qu’en pensent les cyniques, qui ne voient qu’à court terme. Or on trouve en ce moment beaucoup trop de laideur dans ce superbe sport. Il crève de règlements de comptes sordides, de luttes pour le pouvoir à tout prix, de marchandisation galopante, de tricheries non sanctionnées, de violences dans les stades et autour des stades, de démagogie médiatique. Et des paris en ligne… N’en jetez plus !
Evidemment, à force, le foot est en danger de mort. Rien d’étonnant à cela.
Il faut que ceux qui ont fait leur fonds de commerce des attaques contre les arbitres se rendent compte qu’en les critiquant aussi violemment et de façon souvent infondée et scandaleuse, c’est le football tout entier qu’ils attaquent et menacent. Or beaucoup d’entre eux vivent du foot ! A eux de comprendre où est leur intérêt à moyen terme.
Un fantasme pseudo libertaire court de nos jours, souterrainement, selon lequel on pourrait se passer d’arbitres. En fait, ce n’est plus leur façon d’arbitrer qu’on leur reproche, c’est leur existence même ! Or faites jouer un match de Coupe du monde ou de Ligue des Champions sans arbitre, vous m’en direz des nouvelles…
L’arbitrage est une activité plutôt noble, une belle cause, avec une forte dimension symbolique. Il faut donc lui redonner le minimum de prestige et de considération qu’il mérite. Et ceci ne se fera pas à coup de campagnes médiatico-publicitaires - comme on en a vu ces dernières années - même si, dans un autre contexte, celles-ci pourraient s’avérer judicieuses. Etant donné qu’il existe un gouffre entre ce type de communication et la réalité du terrain et des politiques, ça ne sert à rien du tout. C’est même un peu risible. Le respect, l’éthique, l’enthousiasme, le fair play mis en avant dans ces campagnes sont complètement décalés par rapport à ce qui est vécu concrètement par les arbitres, tant chez les amateurs que chez les pros. Il faut aller à la racine du mal, pas mettre un sparadrap sur un cancer. Et cela implique de vigoureuses remises en cause.
L’effort doit être dirigé vers les acteurs que j’ai déjà mentionnés : les instances du foot et les médias. Le troisième facteur (la remise en cause de l’autorité et de la médiation) est plus difficile à appréhender, car profondément structurel. Là, il faudra « juste » être très créatif, inventif et déterminé. Il s’agira essentiellement pour l’arbitre d’apparaître comme un partenaire du jeu et des joueurs, pas comme un ennemi ou une autorité trop rigide. En même temps, les fondamentaux de la règle et de son respect restent plus nécessaires que jamais... On voit que la tâche est très complexe.
Pour les médias et les instances : comme je le disais, beaucoup d’entre eux vivent du foot (ou peuvent y assouvir leur passion). Ils ont donc un intérêt objectif à ce qu’il ne s’écroule pas. Le traitement subi par les arbitres n’est assurément pas la seule cause de la dégradation du foot - il y en a tant - mais il figure « en bonne place » à la fois parmi les raisons et les conséquences de cette crise.
Faire appel aux bons sentiments et à l’éthique ne donne de nos jours, malheureusement, guère de résultats. Tout le monde s’en fiche. Il faut donc, vers les divers interlocuteurs, développer cet argument : où est votre intérêt réel ?
Ainsi : la télé est-elle forcément gagnante à dénaturer le foot, à plaquer sur lui les technologies sans tenir compte du jeu ? La presse sportive est-elle gagnante à traiter l’arbitrage et la vidéo comme elle le fait ? Désormais, des contre-feux existent, une parole différente monte en puissance, dans des médias comme Le Monde, Libération, Télérama, et évidemment sur Internet, voir en particulier le remarquable site des Cahiers du Football. Le point de vue des providéo pendant le match, par exemple, a déjà été totalement démonté dans ces publications. Cela finira par se voir, et à partir de maintenant, certains médias aveuglément anti-arbitres vont mettre leur crédibilité en jeu. Aucun média n’a foncièrement envie de paraître incompétent et irresponsable. Voilà pourquoi je crois à un possible retournement de tendance, jusqu’à un certain point.
En ce qui concerne les instances : à notre époque, on parle de plus en plus de responsabilité sociale et de développement durable. Les dirigeants du football, ainsi que des médias comme les grandes chaînes de télé, ont entre leurs mains l’évolution de ce sport. Mais le défendent-ils réellement, préservent-ils son avenir ? Quand on voit que les dirigeants du foot ne font pratiquement jamais de déclaration sur la façon dont la télévision traite (maltraite) « leur » sport, on peut s’interroger (ici, à ma connaissance, on trouve deux exceptions : le nouveau responsable des arbitres allemands, Herbert Fandel, et ses intelligentes critiques contre le ralenti, et aussi, mais seulement dans une certaine mesure, Michel Platini, très combattif contre l´arbitrage vidéo et parfois sévère avec la télévision). Car les dégâts faits par la télé sont énormes, sur l’arbitrage mais également sur le jeu, dont elle modifie notre perception en profondeur - abus de ralentis et de gros plans, accent mis sur l´individuel au détriment du collectif, etc.- tout en faisant implicitement pression sur son évolution et ses règles. Et voilà que le révélateur de hors-jeu débarque aussi en Coupe du monde ! C’est une nouveauté calamiteuse.
Les droits audiovisuels sont essentiels, bien sûr, mais si parallèlement, pour ne pas la contrarier, on laisse la télévision attaquer l’arbitrage et dégrader le foot, le bilan est clairement bien trop lourd.
Quant à l’exemplarité du football professionnel et des médias vis-à-vis des jeunes, il y aurait trop à dire ici…
Ce qui est vu et entendu à la télé se répercute immanquablement sur les jeunes joueurs et leur état d’esprit. Je trouve d’ailleurs consternant, je le dis au passage, qu’une approche critique du sport à la télévision n’intéresse personne, en France, chez les enseignants, alors qu’il y a tant à dire et faire, et que leurs élèves sont massivement soumis à l’influence du football télévisé.
Où est la pédagogie ?
La lourde pénurie d’arbitres est logique : donne-t-on envie aux jeunes d’arbitrer dans une telle ambiance ? Or cette pénurie est très préoccupante, ne serait-ce qu’en termes de pure gestion. Les instances du foot devraient le comprendre et donc défendre énergiquement les arbitres.
Il y a trop de questions cruciales dont on ne parle jamais. Il faut y aller résolument et percer tous ces abcès, rompre le silence. Il faut savoir dire : vous êtes responsables du football, qu’en faites-vous ? Il faut placer les acteurs du foot et des médias face à leurs responsabilités. On pourra dire évidemment que préserver le football n’est pas un enjeu si important que cela, qu’il y a bien plus grave dans la vie. Sûrement. Mais c’est tout de même le premier sport mondial, et surtout, à travers le traitement qui lui est infligé, c’est de notre relation au réel et au monde qu’il s’agit. Si on laisse détruire le foot, avec sa culture et sa beauté spécifiques, on laissera aussi détruire beaucoup d’autres choses.
Et les arbitres là-dedans, me direz-vous ? Il est capital, lorsqu’on argumente, de faire le lien entre l’arbitrage et la situation de l’ensemble du football ; c’est ce que j’ai essayé de dire. On ne peut pas évoquer l’arbitrage totalement à part, cela ne signifierait rien.
Les pistes que je viens de développer sembleront sans doute utopiques, en tout cas bien difficiles à mettre en œuvre, étant donné les multiples contraintes que rencontrent les arbitres. Mais si l’arbitrage veut sortir de l’ornière actuelle, il n’a pas à sa disposition de solution facile et toute prête. Il lui faut des analyses et des constats précis, de l’esprit d’initiative, de véritables objectifs. Le premier de ceux-ci : convaincre de l’importance de son rôle et de sa mission, emporter l’adhésion des instances, des médias, de l’opinion.
Les arbitres (aussi unis que possible, ça va de soi !) doivent mener une action large et ambitieuse. Le chantier est immense, mais la tâche est passionnante."
Merci Jacques |